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ArticlePublié le 19 février 2025

La finance africaine à l’heure de l’émancipation bancaire

Alors que certaines grandes banques internationales se retirent progressivement d’Afrique, les institutions financières locales et régionales s’organisent pour prendre le relais et construire un système bancaire plus autonome, malgré des défis majeurs à relever.

Sortie des banques européennes : une opportunité pour l’Afrique ?

Un vent de changement souffle sur le secteur bancaire africain. Le retrait progressif des établissements européens, présents sur le continent depuis plus d’un siècle pour certains, marque un tournant historique et ouvre la voie à une reconfiguration majeure du paysage financier africain. 

Les raisons de ce désengagement s’expliquent d’abord par un durcissement significatif du cadre réglementaire international depuis la crise de 2008. Les nouvelles exigences prudentielles, notamment en matière de fonds propres liés aux accords de Bâle III, rendent plus coûteuse l’allocation de capital vers les marchés africains. S’ajoutent à cela des coûts de mise en conformité vus comme prohibitifs et des systèmes de contrôle interne parfois difficilement adaptables aux réalités du terrain

Cette tendance se matérialise par des cessions en cascade. Plusieurs grands groupes bancaires européens se désengagent progressivement de leurs activités sur le continent. La Société Générale a ainsi vendu sa filiale marocaine pour 745 millions d’euros. Au Tchad, au Mozambique et dans plusieurs autres pays, le groupe français se déleste progressivement de ses actifs. Crédit Agricole était précurseur du mouvement en Afrique de l’Ouest. Le groupe BPCE et BNP Paribas suivent une

trajectoire similaire. Cette dernière cédait d’ailleurs récemment sa filiale de banque de financement et d’investissement en Afrique du Sud ou encore ses participations au Mali et au Gabon.  

Ce mouvement de désengagement s’inscrit dans une stratégie plus large de recentrage des banques européennes sur des marchés jugés plus stables et rentables. La complexité croissante des opérations en Afrique, combinée à une pression réglementaire accrue dans leurs pays d’origine, les incite à réévaluer leur présence sur le continent. Cette restructuration ouvre cependant des opportunités inédites pour les acteurs bancaires africains, désormais en position de reprendre ces activités et de renforcer leur présence sur leurs marchés domestiques. 

La nature a horreur du vide et le départ des Européens aiguise néanmoins l’appétit d’autres géants bancaires internationaux. Citigroup et JP Morgan en tête intensifient leur présence sur le continent, transformant ce qui pourrait s’apparenter à un désengagement occidental en une recomposition du paysage bancaire international

Une redistribution des cartes sous contrôle étatique

Cette recomposition du secteur bancaire africain s’opère toutefois sous le contrôle étroit des États, soucieux de garder la main sur des actifs jugés stratégiques pour leur souveraineté financière. Si les filiales africaines pouvaient sembler marginales dans le bilan des groupes bancaires européens, elles représentent en revanche des institutions systémiques à l’échelle nationale, occupant fréquemment les premières ou secondes places dans leur marché respectif.

Quelques exemples récents illustrent cette volonté de contrôle étatique : 

  • les autorités congolaises ont préempté une filiale bancaire pour en contrôler la cession ; 
  • au Cameroun, la cession de la deuxième banque du pays est en suspens, l’État ayant engagé une offre de rachat pour conserver sa mainmise sur l’établissement ; 
  • au Sénégal, l’État veut renforcer son contrôle sur le secteur bancaire en exerçant son droit de préemption sur une grande banque du pays ; 
  • au Bénin, les autorités ont directement négocié avec le Togo le rachat d’actifs bancaires

Vers un essor des champions bancaires panafricains ?

Dans ce contexte, les groupes bancaires panafricains émergent comme des acteurs de premier plan. Ces institutions, qui ont développé une connaissance approfondie des marchés locaux et une expertise dans la gestion des risques spécifiques au continent, démontrent une capacité croissante à reprendre et à gérer efficacement les actifs cédés par les banques européennes. Leur modèle économique, plus adapté aux réalités africaines, leur permet notamment de mieux servir les PME et le secteur informel, segments souvent délaissés par les banques internationales.

Les ambitions de certaines banques africaines dépassent désormais les frontières du continent. L’implantation récente d’un établissement ouest-africain à Hong Kong témoigne de cette volonté d’expansion internationale. La présence dans les grands centres financiers mondiaux vise à faciliter les transactions internationales et à attirer de nouveaux investissements.

Les défis à relever pour plus d’autonomie financière

La capacité financière reste le premier défi des banques africaines. Un constat chiffré l’illustre : l’ensemble des capitaux des banques africaines représente moins de 1 % de ceux des banques américaines ou chinoises. Cette limitation en capital freine leur faculté à financer les grands projets du continent. 

La question des relations bancaires internationales constitue un deuxième enjeu. En effet, le retrait des banques européennes met en lumière un défi majeur : la capacité des établissements africains à maintenir des relations avec les correspondants bancaires internationaux. La finance internationale s’organisant principalement depuis Londres, Dubaï, Hong Kong et New York, une simple présence en Afrique ne suffit pas pour assurer les opérations internationales. 

L’innovation technologique représente un troisième défi. Si moins de la moitié des adultes d’Afrique subsaharienne possèdent un compte bancaire, les nouvelles technologies offrent un levier prometteur pour l’inclusion financière. D’après la Banque mondiale, le taux de bancarisation progresse significativement ces dernières années grâce au mobile banking et aux solutions digitales. Pour capitaliser sur cette dynamique, les établissements africains font face à un double impératif : moderniser leurs infrastructures aux standards internationaux tout en développant des solutions innovantes adaptées aux réalités locales.

Ce mouvement de fond qui traverse le secteur bancaire africain marque peut-être le début d’une nouvelle ère. La réussite de cette transition dépendra de la capacité des acteurs locaux à relever ces multiples défis tout en saisissant les opportunités créées par le retrait des banques européennes. L’enjeu est de taille : construire un système bancaire africain à la fois autonome et intégré dans la finance mondiale.

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